Atelier d’écriture chez Asphodèle : la faim du vampire

plumes asphodeleYouhou ! Cette semaine, j’ai réussi à attraper au vol l’atelier d’écriture d’Asphodèle, dont voici les mots collectés : transfigurer, chauve, blanc, solitude, silence, matin, se ressourcer, ivresse, ténébreux, épuisant, insomnie, étoilé, fête, rêver, sommeil, voyage, chanson, fesse, recommencement, voluptueux, sarabande, passeur, prologue, pavillon.

Et voici ma proposition avec Véra le vampire, suite de mon texte précédent :

« Pour rester à ses côtés, je ne me suis pas nourrie cette nuit. Pour une fois, le ciel étoilé n’a pas été le témoin de ma cruauté, ni de mon immense solitude. Après ce jour de jeûne, l’ivresse devient insupportable. Mes crocs appellent sa chair blanche et mon corps est pris de vagues voluptueuses à la pensée du festin qu’il va m’offrir. Je jouis des humains depuis des siècles et pourtant, la fièvre de l’attente est restée intacte. Un recommencement sans fin. Dans ces moments, je me rappelle le désir charnel que j’éprouvais quand j’étais humaine. Le frisson de l’espoir, les prologues délicieusement longs et tendres ou violents et sauvages, la sarabande des corps et des sens, les insomnies torrides, épuisantes, et les silences apaisés du petit matin. Bien sûr, mon corps froid ne ressent plus tout cela. Mon plaisir s’est mué en un ténébreux désir, tout aussi brûlant mais désormais fatal.

Il soupire d’aise dans son sommeil, je veux croire que c’est de moi qu’il rêve. Les contours pulpeux de son beau visage, de ses épaules, de ses fesses et surtout cette veine qui bat dans son cou, vont bientôt avoir raison de la frêle émotion qu’il a éveillée en moi. vera-vampireLa faim me tenaille tellement à cet instant que je sens le masque prêt à tomber. Je vais me transfigurer et laisser émerger le monstre. Quand je suis sur le point de porter l’estocade, la même pensée me vient toujours : et si le voyage était doux ? Et si les anges préparaient une fête en l’honneur de l’âme qu’ils s’apprêtent à accueillir dans leur pavillon céleste ? Jusque là, j’ai repoussé la mort en la donnant, mais un jour elle me prendra aussi, en plein vol, quand je l’aurai décidé. Moi, aucun ange ne m’attendra, juste le crâne chauve et les yeux de chat fluorescents d’un effrayant passeur. Même après tout ce temps, je ne suis pas encore prête à entendre sa sinistre chanson. Alors je poursuis indéfiniment mon œuvre et je me ressource à l’idée de ma toute-puissance. »

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Atelier d’écriture chez Asphodèle : Le blues du vampire

plumes asphodeleL’heure du dernier atelier d’écriture chez Asphodèle avant la pause estivale a sonné. Même si j’ai déjà entamé la mienne depuis quelques semaines, j’ai eu un dernier sursaut parce que le thème de l’éternité ne pouvait que me parler.

Voici donc la collecte de cette semaine : vacances – scolastique – immortalité – seconde – mémoire – longueur – ange – douleur – oubli – repos – cercle – passion – péché – chemin – vampire – jour – cathédrale – lassitude – liane – lucarne.

… et ma participation :

‘Regardez-le, on dirait un ange. Dans son repos si fragile, si humain, il ne sait pas qu’à cet instant notre histoire touche à sa fin, même si je n’en ai pas encore choisi le dénouement. Je m’appelle Véra et je suis un vampire. Malgré mes nombreux siècles d’existence, je n’ai jamais pu renoncer à l’amour des mortels. J’ai toujours été fascinée par leur propension à vivre comme s’ils ne devaient jamais mourir, leur façon de se jeter à corps perdu dans le cercle infini et aliénant de leurs passions.

Avec le temps, nous autres les Anciens sommes devenus cyniques et remplis de lassitude. La mémoire de mon humanité s’est estompée, tombée dans l’oubli de ma condition de créature de la nuit sans âme, sans vie. Mes sentiments, exacerbés dans les premières décennies qui ont suivi ma transformation, se sont racornis au fil de mon éternité. Je ne sais même plus ce qu’est la douleur, je ne vois plus que celle que j’inflige, à travers le regard épouvanté de mes victimes. Paradoxalement, ce sont les humains, et l’amour qu’ils me portent, qui me rattachent à la vie, ou à ma non-vie.

Je lève les yeux vers la lucarne qui laisse entrer dans la pièce une faible clarté. Les cloches de la cathédrale sonnent six heures et les premières lueurs du jour vont poindre. Je dois prendre une décision maintenant. Je pourrais lui déchirer la gorge en une fraction de seconde, aspirer son dernier souffle de vie dans un soupir orgastique, un adieu tragique. Ou attendre son réveil, tout lui faire oublier, et juste lui laisser une vague impression de longues vacances. Je n’aime pas quand ils oublient car à chaque fois c’est un peu comme si je mourais une seconde fois, et que je retombais dans le néant.

Sa blondeur me rappelle ce jeune philosophe exalté qui avait tenté de m’initier à la scolastique, à une époque lointaine où je voulais mettre à profit mon immortalité pour acquérir tout le savoir du monde. Comme si au fond les sciences et la religion pouvaient avoir une quelconque importance pour quelqu’un qui chemine à travers les âges. De toute façon, j’ai tellement péché que je ne crois plus en Dieu depuis longtemps.

Contre toute attente, cette blondeur m’émeut. Une sensation, si profondément enfouie que je la croyais morte, m’enserre le cœur telle une liane. Est-il possible que j’aie aimé celui-ci ?’